Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
17 avril 2010 6 17 /04 /avril /2010 20:54

VietnamMural.jpg

Wikipedia.org

 

 

Les Docteurs Folamour du Pentagone

 

Dans ses «Notes sur la terreur», Marc Weitzmann évoque ses rencontres avec des écrivains, des agents secrets et des stratèges américains. Inclassable

 

Réduire l'incertitude, ordonner le chaos, tel est le souci des politiques aujourd'hui face au terrorisme. Dans un livre étrange qui tient du road-movie, du reportage littéraire et de la réflexion politique, Marc Weitzmann nous promène de Belgrade à Washington et de Prague à Jérusalem à la rencontre d'agents secrets, d'intellectuels, de stratèges, d'écrivains mus par cette volonté de dompter le hasard. L'incertitude, c'est ce que la romancière israélienne Zeruya Shalev a voulu terrasser en dressant quatre ans durant la cartographie des attentats possibles à Jérusalem, où elle réside, avant de tomber elle-même, un jour, sur un kamikaze dans un autobus. Son «dialogue pseudo-rationnel avec la terreur» constitue l'un des plus fascinants passages du livre, comme si la jeune femme avait rêvé la bombe qui devait la laisser handicapée. «Plus les attaques sont arbitraires, plus les victimes sont anonymes et plus grande est la tentation [...] d'y voir au contraire un sens caché. Les points d'impact ne sont pas choisis au hasard - voilà ce que l'on pense quand justement Us le sont.» Il y aurait une structure cachée des explosions à déchiffrer : mais celle-ci, faute d'être appréhendée par les seules ressources de l'intelligence, aboutit trop souvent à des rituels de conjuration.
Ramener l'inconnu au connu : c'est à ce réflexe que Weitzmann attribue le déclenchement de la guerre en Irak. Incapable d'arrêter Ben Laden et de démanteler Al-Qaida, l'administration républicaine a préféré lancer une bonne guerre classique contre un Etat-voyou. «Le chaos irakien encadré et nommé n'est-il pas préférable enfin de compte à un chaos sans visage, dispersé, susceptible de surgir n'importe où et n'importe quand - tout comme le chaos informatisé des procédures d'identification des victimes du 11- Septembre est préférable au chaos des ruines ?»
Trop intelligent pour appartenir à la gauche radicale chic - il fut longtemps pigiste aux «Inrockuptibles» -, trop anarchiste pour embrasser le credo conservateur, Weitzmann est le traître absolu aux idéologies même quand il semble y adhérer. Il faut lire les deux rencontres qu'il eut avec Henry Kissinger, prince des diplomates, et Norman Podhoretz, ex-trotskiste, fondateur de la revue «Commentary», devenu faucon républicain. Le premier, grand bourgeois d'origine allemande, auréolé de crimes et de succès, habité par le goût du pouvoir («le plus fort des aphrodisiaques»), est si sûr de lui qu'il répond à peine aux questions et se contente de dire tout son mépris des néoconservateurs et de leur idéalisme funeste. Le second, issu d'une modeste famille juive russo-polonaise, est l'intellectuel type qui milite pour la défense de l'Occident contre Janis Joplin, le féminisme et l'avortement, avec une seule obsession : «Bombarder l'Iran et fissa.» Cette promenade chez les grands concepteurs de la stratégie militaire américaine a quelque chose de terrifiant : comme si l'auteur dialoguait avec tous les Docteurs Folamour du Pentagone dont celui qui inspira Kubrick, Herman Kahn. Selon cet obèse excentrique, qui imagina la bombe idéale capable de pulvériser la planète, la guerre nucléaire reposait sur un bluff réussi : l'adversaire doit nous croire assez cinglés pour appuyer sur le bouton. Le problème, conclut Weitzmann, c'est que la plupart de ces théoriciens qui ont inspiré Reagan, Truman, Bush, Clinton deviennent effectivement dérangés...
Le portrait le plus cruel, l'auteur le réserve à George W Bush, croisé à Prague lors d'un colloque qui réunit Havel, Sharansky et Kasparov : le président, qui se présente lui-même comme un «dissident», parle sans volonté ni conviction, lance des mots épuisés et «finit son discours avec un sourire gêné d'excuse comme un type qui vomit des pneus dégonflés». Bush a raté ce qui est la tâche de l'homme d'action : négocier avec le défi de l'inconnu qui est aussi le défi du pouvoir. C'est là que l'écrivain chez Weitzmann rejoint le voyageur et l'essayiste : les conflits guerriers ne sont peut-être que la continuation de la littérature par d'autres moyens. Les calculs statistiques, la théorie des jeux, les attentats sont d'abord des théories fictives qui se déploient dans la simulation avant de s'incarner éventuellement dans le réel. Espions, militaires, fous de Dieu, romanciers sont des concepteurs de scénarios. Mais les uns engagent la vie de millions d'hommes, les autres, l'intérêt de leurs lecteurs. Nul doute que ces «Notes sur la terreur» ne soient le brouillon d'un livre que Weitzmann écrira un jour, un peu comme ce monde-ci, pour les gnostiques, était la copie imparfaite d'un autre que Dieu réserve aux plus justes des croyants.

«Notes sur la terreur», par Marc Weitzmann, Flammarion, 220 p, 21 euros.

Partager cet article

Repost 0

commentaires

Présentation

  • : Le blog d'eva R-sistons
  • Le blog d'eva R-sistons
  • : Géopolitique, Politique, Médias. Le blog d'une journaliste écrivain opposée aux guerres, administratrice de R-sistons à l'intolérable. Articles de fond, analyses, conseils pratiques, résistance, dénonciation de la désinformation. Blog engagé d'une humaniste pacifiste, gaullienne de gauche, croyante, citoyenne du monde universaliste. Et attachée à l'indépendance nationale !
  • Contact

Profil

  • eva r-sistons
  • Divorcée, père origine bordelaise, mère russe. Licenciée es-lettres modernes, diplômée Ecole de Journalisme. Journaliste-écrivain. Carrière: Presse écrite, radio, TV, et productrice d'émissions. Auteur de plusieurs ouvrages (Hachette etc)
  • Divorcée, père origine bordelaise, mère russe. Licenciée es-lettres modernes, diplômée Ecole de Journalisme. Journaliste-écrivain. Carrière: Presse écrite, radio, TV, et productrice d'émissions. Auteur de plusieurs ouvrages (Hachette etc)

Recherche

Archives