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8 mai 2010 6 08 /05 /mai /2010 03:37

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Election en Irak: Pour ou contre l'occupation ?

 

Mohamed Hassan

 

En mars dernier se tenaient des élections législatives en Irak. Mais depuis, le pays n’a toujours pas de gouvernement. Le laïque Iyad Allaoui avait été déclaré vainqueur de justesse mais le premier ministre sortant, Nouri Al Maliki, joue sur les coalitions et pourrait bien reconduire son mandat. Quels sont les enjeux de ce scrutin ? Comment ces élections irakiennes sont-elles devenues un bras de fer entre Washington et Téhéran ? Pourquoi l’Irak est-il à nouveau le théâtre d’attentats meurtriers ? Nous avons posé ces questions à Mohamed Hassan, spécialiste du monde arabe. Pour lui, les élections irakiennes étaient un référendum : pour ou contre l’occupation US ?

 

INTERVIEW : ABDELLAH BOUDAMI & GREGOIRE LALIEU


Avec les élections, l’Irak a connu une nouvelle vague de violence. Qui sont les auteurs de ces attentats? Quelles sont leurs revendications?
Il y a deux acteurs en réalité : d’une part la résistance classique et d’autre part des mercenaires travaillant pour des sociétés militaires privées étroitement liées aux services secrets US. On sait que la résistance classique lutte contre l’occupation et vise des cibles telles que le Ministère des Finances, de l’Intérieur et les services de sécurité. Cette résistance n’a aucun intérêt à viser la population civile. Par contre, les bombes qui sont posées dans des lieux publics tels que les marchés sont le résultat d’actions de mercenaires. Le but est de diviser de plus en plus la société irakienne entre ses différentes communautés. Pour comprendre cet aspect du conflit, il faut lire Roger Faligot, un spécialiste des services secrets. Il démontre que ce type d’action terroriste est une technique classique pour installer le chaos, comme l’ont fait par exemple les services secrets britanniques en Irlande du Nord pour embraser le climat entre protestants et catholiques. En attisant la violence sectaire en Irak, les Etats-Unis espèrent que les luttes intestines éclatent et épargnent leur armée, car ils craignent beaucoup de voir augmenter le nombre de morts au combat. C’est en raison de cette stratégie que l’on entend moins parler de soldats américains morts au combat.

Quels étaient les acteurs des élections législatives irakiennes, ce 7 mars?
Depuis l’invasion américaine de 2003, toute une série de partis séculaires ou anticléricaux ont fait leur apparition. Parmi ceux-ci, une personnalité importante qu’on a déclarée vainqueur de ces élections : Iyad Allaoui. Ce neurologue est un ancien cadre baasiste, à droite sur l’échiquier politique et pro-américain. Il vient du milieu chiite mais c’est un laïque. Allaoui dirige le Mouvement National Irakien, une coalition laïque soutenue par les Etats-Unis. On retrouve notamment dans cette coalition le Parti Communiste irakien qui a connu une renaissance depuis l’invasion américaine. D’ailleurs, et c’est un fait inédit, les cadres les plus à droite du Parti Communiste ont soutenu l’intervention militaire de Washington. Toujours parmi ces partis laïques, vous avez le mouvement kurde qui soutient indirectement la coalition d’Allaoui. 
Ensuite, vous avez des partis cléricaux proches de l’Iran. C’est le cas de l’Alliance Nationale Irakienne, une coalition où l’on retrouve un parti puissant fondé à Téhéran en 1982 : le Conseil suprême islamique irakien. Autrefois membre de cette coalition, Nouri Al Maliki, le premier ministre sortant, a fondé sa propre alliance, l’Alliance de l’Etat de Droit, qui regroupe des partis cléricaux également proches de l’Iran et occupant de nombreux poste et lieux de pouvoir en Irak.
Entre les partis laïques soutenus par Washington et les partis cléricaux soutenus par Téhéran, vous retrouvez des mouvements qui se sont créés spontanément. Un exemple typique : le parti de Moqtada al-Sadr, un chiite qui n’a pas de connexion avec l’Iran pas plus qu’avec les Etats-Unis. C’est un mouvement purement irako-irakien, radical, nationaliste et qui a créé la surprise en remportant un grand nombre de sièges au Parlement.
Enfin, le dernier grand acteur de ces élections : la résistance irakienne. Elle comprend une douzaine de mouvements rassemblés dans une coalition menée par Ezzat Al Duri, ancien numéro deux du régime de Saddam Hussein. Ces mouvements privilégient la résistance armée et estiment que les partis qui participent aux élections sont des agents des Etats-Unis. Néanmoins, leur poids est tel en Irak que nous pouvons considérer qu’ils ont eu une influence sur le processus électoral.

Quels enjeux représentent ces élections pour les Etats-Unis ?
Il y a deux enjeux. Le premier objectif sur le terrain qui n’a pas encore été pleinement réalisé : créer des divisions en Irak sur bases des confessions religieuses. Le fait est que la majorité de la population irakienne est arabe, étant composée aussi bien de sunnites que de chiites. Mais dans l’histoire de ce pays il n’y a pas de luttes entre ces deux composantes. De plus, il faut savoir que l’islam chiite est divisé en plusieurs courants et que les chiites irakiens et iraniens viennent de la même famille. Cela crée des liens entre les deux pays que Washington veut briser.
Nous en venons au deuxième objectif poursuivi par les Etats-Unis : bloquer l’influence de l’Iran sur son voisin irakien. Lorsque Bush a renversé Saddam Hussein, l’Iran a aidé à former un nouveau gouvernement car les Etats-Unis n’y parvenaient pas. Bien évidemment, Ahmadinejad n’était pas encore au pouvoir à ce moment là. Téhéran a donc eu une grande influence sur le cours des élections. Mais il faut rappeler que ce n’est pas l’Iran qui a envahi son voisin. En réalité, ce sont les Etats-Unis qui ont permis l’émergence de partis irakiens liés à Téhéran. Aujourd’hui, les Etats-Unis cherchent donc à mettre des bâtons dans les roues du régime iranien en soutenant la coalition laïque d’Allaoui et toute une série de partis opposés au cléricalisme chiite d’obédience iranienne.

Quel intérêt l’Iran tire-t-il de son influence en Irak ?
Une véritable bourgeoisie chiite et pro-iranienne s’est développée en Irak. L’année passé, le commerce extérieur iranien s’est fait principalement avec l’Irak, générant d’énormes revenus : 2 milliards de dollars ! En effet, des Irakiens soutenus par l’Iran occupent des postes stratégiques et détiennent des portefeuilles ministériels importants. Ces irakiens privilégient les produits iraniens pour lesquels l’Irak est devenu un marché florissant.

L’invasion de l’Irak aurait-elle donc plus profité à l’Iran qu’aux Etats-Unis ?
En quelque sorte. Les Etats-Unis pensaient avant tout aux ressources pétrolières. Mais lorsque le marché a été libéralisé il y a quelque mois, une seule compagnie américaine, Esso, a percé pour arriver en tête des concessions pétrolières. La deuxième compagnie est chinoise et la troisième est malaisienne ! L’influence iranienne contrarie donc les intérêts des Etats-Unis qui n’ont pas réussi à avoir la mainmise sur l’Irak. Pour rencontrer cet objectif, Washington a jugé plus judicieux de mettre en avant la coalition d’Allaoui. L’intelligentsia irakienne, parmi laquelle de nombreuses femmes, des universitaires, toute cette couche de population  issue du baasisme et réprimée par le pouvoir chiite religieux prônant un retour à une société quasi-féodale, s’est résignée à voter en faveur d’Allaoui pour éviter un retour à des méthodes moyenâgeuses. C’est là qu’on peut déceler une victoire d’Allaoui contre Al Maliki.

Justement, la victoire d’Allaoui dans les urnes est si courte qu’il va être difficile de former un gouvernement. Y a-t-il eu réellement un vainqueur ?
C’est vrai que même si Allaoui a gagné les élections officiellement, le premier ministre sortant Al Maliki a engrangé un nombre considérable de sièges. Je pense qu’en terme politique, c’est Moqtada al-Sadr qui a vraiment tiré son épingle du jeu. Il est issu des chiites les plus pauvres de la population, très prolétarisés, qui n’ont jamais bénéficié des changements intervenus. Il faut bien comprendre que l’Irak n’a toujours pas été reconstruit. Dans beaucoup d’endroits, il n’y a toujours pas d’eau ni d’électricité. Al-Sadr a donc marqué un grand coup lors de ces élections grâce au soutien qu’il a des quartiers déshérités. Mais aussi de ceux qui voient d’un mauvais œil l’ingérence de puissances étrangères. Sadr n’est ni connecté à Washington, ni à Téhéran. Il bénéficie donc également du soutien de ceux qui souhaitent l’indépendance de l’Irak. Moqtada al-Sadr sera donc probablement indispensable pour former un gouvernement.

Comment interprétez-vous le résultat de ces élections?

Personnellement, j’interprète ces élections comme un référendum, dont le sujet est l’occupation américaine en Irak. Le nationalisme et le patriotisme irakien en sont sortis renforcés. Ceux qui ont voté pour Allaoui savent bien qu’il n’est qu’une marionnette, mais ils ont voté pour lui en réaction à l’ingérence iranienne et contre le cléricalisme.

Ce référendum, comme vous l’appelez, toucherait donc de près les relations entre Etats-Unis et Iran?

C’est une question centrale, qui touche à la nature des contradictions entre Etats-Unis et Iran. L’Iran est un pays stratégique qui domine plusieurs voies importantes dans le Golfe. Il tente de rester indépendant ce qui contrarie les intérêts US. Par exemple, Téhéran ne vend plus son pétrole en dollars ce qui lui a permis de gagner beaucoup plus d’argent. Or, la plus grande force des Etats-Unis ne vient pas directement de leur économie mais de l’influence du dollar sur les marchés pétroliers. Le manque à gagner pour les compagnies et banques américaines est énorme si l’Iran persiste à ne pas suivre l’exemple des pays arabes producteurs de pétrole qui commercent en dollars. Les Etats-Unis ne peuvent donc pas laisser l’Iran accroître son pouvoir. Et pour cela, ils doivent renforcer leur hégémonie en Irak.

Quel impact le résultat des élections peut-il avoir sur la politique iranienne ?
Si l’Iran se penche sur ces résultats, il remarquera que la politique qu’il a menée jusqu’ici n’est pas la bonne. C’est un pays voisin de l’Irak avec lequel il a des intérêts communs. Mais l’Iran devrait tirer les leçons de ce référendum et cesser d’interférer dans les affaires irakiennes. Le peuple irakien a droit à l’auto-détermination. Si l’influence iranienne devait décliner, il est certain que la force montante serait le patriotisme irakien séculaire et indépendant. Il s’affirmerait plus que dans n’importe quel pays arabe. Le cléricalisme a clairement échoué après l’occupation.

Mais vous disiez que l’Irak représentait un marché important pour les produits iraniens. Téhéran serait-elle prête à y renoncer ?
Mais l’Iran n’est pas un pays impérialiste qui cherche absolument à exporter ses capitaux et à occuper des terres étrangères. Sans invasion américaine, l’Irak aurait probablement importé des produits de Chine ou d’ailleurs. Il en aurait aussi produit directement. Et l’Iran n’aurait pas profité du marché irakien. Mais ce n’est pas un problème car il n’a jamais cherché à atteindre cet objectif en envahissant l’Irak. Les Etats-Unis l’ont fait et l’Iran a profité de la situation.

Et si les Etats-Unis décidaient de mettre un terme à l’existence des groupes pro-iranien?
En tout cas, militairement, c’est impossible, car leur armée ne tiendrait pas le coup. Les Etats-Unis font déjà face à de sérieux problèmes en Afghanistan, au Pakistan, en Irak même. Washington a conscience que son occupation de l’Irak a profité à l’Iran. Elle l’assume mais ne va tolérer cette situation que jusqu’au jour où elle pourra compter sur des véritables police et armée irakiennes à sa solde. Or, pour le moment, elles sont infiltrées par la résistance et par les groupes pro-iraniens. Les Etats-Unis sont donc les grands perdants de ce “référendum”. Ils pensaient que les élections allaient se dérouler de la même manière qu’en Géorgie ou en Ukraine.
Ces élections montrent que la plupart des irakiens sont contre le cléricalisme, contre une révolution chiite à l’iranienne et contre tout système féodal. On pourrait croire que tout cela profiterait aux Etats-Unis mais il ne faut pas oublier qu’en parallèle du rejet des ingérences iraniennes, il y a un rejet de l’occupation américaine et un parti pris pour l’unité et l’indépendance de l’Irak. Malgré les dominations causées par l’occupation, l’impérialisme et le capitalisme international, pareil résultat est prodigieux.

 

Image: Latuff

http://michelcollon.info/index.php?option=com_content&view=article&id=2735:elections-en-irak-pour-ou-contre-loccupation&catid=6:articles&Itemid=11

 

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Published by eva r-sistons - dans Occupation militaire
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